CONCOURS DE NOUVELLES 2009

"Le Fleuve "

Catégorie Adultes

 

1er prix Adultes : "PARTIE DE CHASSE" de Martine Miletto

Je suis parti tôt ce matin pour la chasse. Maintenant le soir tombe, et toujours rien. Il a fait très chaud, je suis fatigué et je me sens frustré. J’éprouve aussi un vague regret. Si j’avais voulu me donner un peu plus de mal, j’aurais eu ce petit phacochère.

Parfois je suis gagné par une humeur paresseuse. Parfois, la touffeur du jour a été si écrasante que je peux renoncer à une prise parce qu’elle est un peu trop loin, parce qu’il me faudrait bouger, parce que je suis hébété de chaleur.

Je suis pourtant un bon chasseur. Mon père m’a tout appris : la patience, le courage, la ruse, mais ici, la terre a ses rythmes. Il y a des moments où le monde s’éveille, bruisse, chasse, et tue. Et il y a des heures de trêve où, même chez les plus féroces, s’éteint le goût du sang. Dans ces moments là, plus rien ne bouge excepté le fleuve.

Il est si large que je ne vois pas l’autre rive. Il est immense. Il est magnifique. Je connais chacun de ses remous, chacune de ses pierres. Je connais ses berges boueuses, ses plages brûlantes de soleil, où l’eau, affleurant en mince couche, oubliée par le flot principal, se réchauffe jusqu’à s’évaporer, laissant une boue grasse et rouge.

Le soir tombe. C’est une heure propice pour la chasse. Des proies faciles ne tarderont pas à approcher pour boire. J’avance doucement et silencieusement. Les arbres de la berge créent des zones d'ombre, c’est là que je veux me reposer. J’atteins un gour, et j’y entre à demi. L'eau est fraîche, elle me fait du bien, me lave de mes fatigues.

Le fleuve produit un fond sonore régulier parfaitement reconnaissable. Je peux facilement l’isoler et ne plus y prêter attention. J’entends alors le vent dans les feuilles clairsemées des arbres, très loin, le cri rauque d’un héron, plus près, le crissement d’insectes gavés de chaleur. L’eau est trouble. Elle charrie parfois des débris dont il faut se méfier. La rive est bordée de palétuviers. Les racines puissantes se mêlant aux branches me procurent un abri parfait. Je m’y dissimule, prenant appui contre une souche. Je me sens bien. Je peux oublier le temps.

Lorsque je suis dans un poste de chasse, immobile, invisible, le temps ne compte pas vraiment, il glisse sur moi. Mais à l'instant où je tue une bête, le temps se déforme et son flux n’est plus homogène. Autour de la bête, il se presse en remous fébriles, il tourbillonne, il la bouscule, il l’affole, il la noie. Elle ne sait que faire, elle ne peut rien faire. Elle ne me verra qu’à la toute dernière seconde. Il est déjà trop tard, elle est morte. Pour moi, au contraire, à cet instant, le temps est très lent, fluide, presque visqueux. Je le sens qui colle à ma peau. Il me laisse éprouver dans chaque fibre de mon corps, dans chaque parcelle de mon cerveau, la joie intense de la mise à mort. Le temps est comme le fleuve. Il coule autour de moi. Je sais que seul le fleuve est mon égal. Il peut tuer, lui aussi, et je le respecte pour cela.

Tout à coup, je sens un changement dans le rythme de la savane qui se prépare à la nuit. De petits cris aigus auxquels répond le timbre grave d’un mâle. Je compte quatre individus différents. Ils arrivent par la berge sur ma gauche. Je ne bouge pas. De là où ils sont, ils n’ont pas pu me voir. Je suis prêt. En une seconde, mon corps s’est mobilisé. Toute ma torpeur s’est dissipée. Je suis un chasseur à l’affût. Je les aperçois à travers les branches. Il y a deux adultes et deux jeunes. Les adultes se tiennent sur la rive. Les petits avancent dans l’eau. Ils vont se baigner. Ils sont totalement ignorants du danger. Peut-être sont-ils loin de leur territoire habituel ? Ils ne semblent pas savoir que c’est un endroit où l’on chasse, ici. Ils ne se cachent pas. Ils ne surveillent pas les alentours. A ma stupéfaction, les adultes laissent même les jeunes au bord de l’eau pour aller sous les arbres. Ils se couchent. J’aurais aimé avoir le mâle, mais il est trop loin maintenant. A défaut, un jeune fera l’affaire.

Sans que j'en sois tout à fait conscient, je me suis mis à bouger. Je m’avance autant que je peux à couvert, pour ne donner l’alerte que le plus tard possible. Un mouvement imperceptible au début. Et puis plus rapide. Le plus grand des jeunes m’a vu. Il pousse un cri et commence à battre en retraite vers la rive. Il essaie de nager, mais ses gestes sont désordonnés. Le plus petit ne s’est même pas tourné vers moi. Il continue de s’ébattre. Il ne pense qu’au jeu. Je vois les adultes se dresser d’un bond. Ils se tiennent debout. Leurs membres supérieurs s’agitent inutilement au dessus de leur tête. Ils courent vers leur petit en hurlant. Il est trop tard. Deux ondulations de ma puissante queue et je suis sur lui. Je nage avec tellement de facilité. Je fais partie du fleuve. Je suis le fleuve.

 


2ème prix Adultes : "LA SOURCE ET L’ESTUAIRE" de Axel Sénéquier

Tournant comme un lion en cage entre les bancs du vestiaire, les casiers métalliques et les murs de chaux, Lyndsay goûtait à ces instants hors du temps où il sentait le désir de victoire monter en lui prêt à le submerger, où la peur et l’excitation se mêlaient en le prenant aux tripes, où la clameur qui s’élevait du stade lui parvenait assourdie, provoquant des vagues de picotement le long de son échine. Les spectateurs, au-dessus, tapaient des pieds, des mains, scandaient son nom. « Lyn-dsay ! Lyn-dsay ! » La foule le voulait. Le désirait. Toutes les places dans les gradins s’étaient arrachées en une poignée d’heures et jusque sur le parking attenant, les billets s’échangeaient encore quelques minutes avant le début de l’épreuve plusieurs milliers d’euros au marché noir. Un cas de délire collectif, un embrasement des consciences qui glaçait autant qu’il impressionnait les observateurs.

Tournant comme un lion en cage entre les bancs du vestiaire, les casiers métalliques et les murs de chaux, Lyndsay goûtait à ces instants hors du temps où il sentait le désir de victoire monter en lui prêt à le submerger, où la peur et l’excitation se mêlaient en le prenant aux tripes, où la clameur qui s’élevait du stade lui parvenait assourdie, provoquant des vagues de picotement le long de son échine. Les spectateurs, au-dessus, tapaient des pieds, des mains, scandaient son nom. « Lyn-dsay ! Lyn-dsay ! » La foule le voulait. Le désirait. Toutes les places dans les gradins s’étaient arrachées en une poignée d’heures et jusque sur le parking attenant, les billets s’échangeaient encore quelques minutes avant le début de l’épreuve plusieurs milliers d’euros au marché noir. Un cas de délire collectif, un embrasement des consciences qui glaçait autant qu’il impressionnait les observateurs.

En entrant sur le stade, il reçut l’ovation de la foule en pleine figure, comme une gifle qui l’étourdit un instant. Des centaines de bannières étoilées claquaient au vent, des milliers d’Américains – snickers aux pieds et casquette sur le crâne – avaient traversé l’Atlantique pour venir le soutenir. Son cœur s’emballa. L’Amérique lui avait tant donné. Lui, l’enfant du Ghetto, le petit noir des quartiers miséreux de Philadelphie, lui sur qui aucune fée ne s’était penchée à la naissance, il était finalement devenu quelqu’un. « On peut critiquer ma Patrie, pensa-t-il, j’admets qu’elle a des mauvais côtés, mais on doit au moins lui reconnaître ça : chacun, quel qu’il soit, a une chance de devenir lui-même. » Il se tapa la poitrine de la main en signe de reconnaissance et marcha d’un pas décidé vers la ligne de départ.

Finale du cent mètres, épreuve reine des Jeux Olympiques. Lyndsay tenta de ne pas se disperser en prêtant attention au Star-Spangled Banner que la foule reprenait de façon désordonnée. En passant devant chacun de ses concurrents, il les dévisagea longuement pour tenter de les déstabiliser, cela faisait partie de sa stratégie, c’était son Haka à lui. Les adversaires détournaient systématiquement le regard.

La course était prévue à 17 heures pile, il lui restait donc dix bonnes minutes pour plonger en lui comme il le faisait à chaque fois, et aller puiser la force explosive qui lui permettrait une fois de plus de survoler l’épreuve. Sur le terre-plein central les athlètes s’échauffaient : l’un reproduisait des dizaines de fois à vide son geste de lanceur de poids (fléchissement des jambes, bras avant tendu, poids posé sur le bout des phalanges et calé dans le creux du cou, puis déroulé subit des épaules dans un élan de tout le corps vers l’avant), un deuxième qui se préparait pour le saut en longueur traversait l’étendue verte en faisant des pas de géant comme s’il cherchait à mesurer la longueur de la piste, d’autres enfin trottinaient en groupe sur la pelouse en discutant de la course à venir. Un écran géant, situé à une extrémité – à l’opposé de la vasque dans laquelle brûlait la flamme olympique – diffusait des ralentis et des gros plans de champions pendant leurs exploits. Lyndsay était particulièrement fasciné par cette caméra ronde, montée sur rails et télécommandée, qui tournait à côté des coureurs pendant les courses pour ne rater aucune de leurs expressions. On ne pouvait être plus au cœur de l’événement.

Il s’assit par terre derrière le plot numéro 3 qui désignait son couloir et allongea ses jambes sur les granulats ocre de la piste. Le ciel était bas, inquiétant. De l’électricité s’accumulait dans l’air. Ils auraient à peine le temps de concourir avant que des trombes d’eau ne se déversent sur eux. Cela lui fit une sensation étrange, comme un déjà-vu, l’impression d’avoir déjà vécu cette scène par le passé avec la même intensité émotionnelle. Mais où était-ce ? Il réfléchit un instant et ferma les yeux pour se remémorer. La mer. Il y avait l’océan à ses pieds au bout d’un couloir sombre et une porte ouverte sur le large. Image surprenante qui revenait en sa mémoire comme rejetée sur la grève après des années d’errance dans l’océan. Où était-ce ? Peu à peu, les images se précisaient. Une maison en terre, des voûtes couleur pastel, une immense salle à l’étage avec un balcon en fer forgé. Et toujours l’océan à perte de vue. Les contours se dessinaient comme s’il faisait le point avec un objectif et que du flou initial se dégageait un endroit familier. Mais où ? Il repassa cent fois les lieux devant ses yeux, les revisita en pensée. Au rez-de-chaussée des salles minuscules, humides, étouffantes. Des barreaux. Un plafond exagérément bas, une sensation d’oppression. « Gorée ! » Sans s’en rendre compte, il cria le nom de l’île à voix haute. Gorée, au Sénégal, il avait trouvé. Gorée, patrimoine mondial de l’UNESCO que lèchent les vagues de l’Atlantique. Gorée, point de départ des siècles durant du commerce triangulaire. Sentinelle de l’Afrique. Joyau ayant abrité l’inhumain.

Il s’y était rendu voilà plusieurs années, au cours de ses vacances dans un club ultra luxueux des abords de Dakar. Horizon bleui sur lequel le soleil délaie ses pointes cramoisies, cocotiers alanguis sur les plages, douce chaleur, un coin de paradis. Il aurait pu rester une semaine, les doigts de pied enfouis dans le sable à compter les voiles blanches mais il s’était laissé convaincre de visiter cette île au large de la capitale sénégalaise, « pour ne pas complètement bronzer idiot » lui avait dit le guide. Pourquoi est-ce que cette excursion lui revient en mémoire à cet instant ? Il revoit la traversée en ferry, les promenades dans les ruelles, les enfants au sourire d’ange tendant leurs mains aux touristes. Les villas coloniales.

La Maison des Esclaves. C’était une ancienne demeure de négrier rénovée par le gouvernement et transformée en musée de la traite. Lyndsay se rappelait avoir suivi la visite guidée sans être réellement à ce qu’il faisait : il avait déambulé entre les cellules en pensant à ses vacances, il avait soupesé le poids des entraves en se remémorant la douceur de la peau chocolat de sa dernière conquête, et même l’exhortation fébrile du conservateur au « devoir de mémoire » avait coulé sur lui sans l’émouvoir. Et alors que les autres touristes semblaient bouleversés par ce qu’ils entendaient, lui, l’athlète afro-américain que le monde entier adulait en était ressorti étonnamment serein. Seul le ciel menaçant s’était imprimé dans son souvenir, roulant sa colère comme des cailloux dans une benne. Etait-ce la vue des nuages noirs accumulés au-dessus de sa tête qui le renvoyait aujourd’hui à ces moments ? Etait-ce à cause de cette atmosphère pré-diluvienne qu’il repensait à tout cela ?

Peu à peu, la voix du conservateur revient en sa mémoire et se met à résonner en lui. « L’existence de l’âme était liée à la couleur de la peau. » Une étrange sensation de vertige le saisit, comme une vision, un rêve. Ses membres s’engourdissent, une chape de fatigue tombe sur ses épaules. « On sélectionnait les hommes les mieux bâtis, les plus résistants, ceux que le travail dans les champs de coton ne tuerait pas. » Il ferme à nouveau les yeux et se retrouve au milieu de La Maison des Esclaves. Des fantômes s’élèvent au milieu des vieilles pierres, des silhouettes se découpent dans les bas-fonds glauques. La maison est en proie à l’agitation, ça grouille autour de lui. Des trafiquants auscultent les esclaves, tâtent leurs musculatures, étudient leurs dentitions, examinent leurs corps sous toutes les coutures. « On marchande la force physique à prix d’or. » Lyndsay entend les poids jetés sur la balance lorsque les esclaves sont pesés, il ressent leur peur quand on les pousse sur la planche qui mène aux cales du navire, il frissonne à leurs cris de détresse lorsqu’on les sépare de leurs familles. « Les plus faibles mourraient pendant le transport, de faim, de fatigue, de maladie. » Lyndsay est effrayé, il veut que ça cesse, il ne veut pas savoir ! Mais la voix ne le lâche plus. « Le trajet durait trois semaines : vingt-et-une longues journées dans le noir, serrés les uns contre les autres, à vivre dans leurs excréments. » Il croit devenir fou et essaie de se boucher les oreilles. « C’est par cette sélection, ce Darwinisme odieux que seuls des hommes aux capacités physiques exceptionnelles parvenaient en Amérique. » Il reçoit cette sentence comme un coup de poing dans l’estomac. Elle le suffoque. Effroi. Ses pensées tourbillonnent, il ne parvient plus à se fixer et soudain comprend : il vient de là ! Ses ancêtres sont passés par là. Par cette porte sur le vide, par cette ouverture sur l’océan et l’inconnu. Il vient de là !

Acculé, il pousse un cri bestial, se redresse et titube sur la piste. Ses adversaires l’observent en coin, visiblement inquiets. Où est-il ? Qu’est-ce qu’il fait ici ? Des frissons courent sur ses jambes, un voile de sueur froide s’est déposé sur son torse, il grelotte. Qu’est-ce qui lui arrive ? Jeffrey s’approche et l’attrape par les épaules. « Ça va ? » Lyndsay est d’abord incapable de répondre. Il fixe un moment son coach sans comprendre, puis se rappelle. Jeux Olympiques. Finale du 100 mètres. « Ça y est, je me souviens. » Il enroule son dos, pose ses paumes sur ses genoux pour se calmer, inspire longuement puis fait signe que oui. Jeffrey ne veut pas s’éloigner tout de suite, il demeure à ses côtés, ne sachant trop qu’ajouter. Lyndsay est sous le choc. Son esprit est sens dessus dessous, son corps ébranlé, son cœur bat la chamade. Conscient que la terre entière l’observe par caméras interposées, il marche pour tenter de reprendre le dessus. Le choc est tel qu’il se sent K.O. debout. Le monde continue de tourner autour de lui, la vie file, mais en lui, tout semble s’être figé. Le temps a suspendu son vol. Ainsi donc, il vient de là. Ses ancêtres, ses ascendants, ses parents peut-être sont passés par Gorée. Mais ce qui le bouleverse par-dessus tout est de comprendre subitement d’où lui viennent sa puissance explosive, son exceptionnelle vigueur, ses aptitudes physiques hors du commun. Lui, Lyndsay Johnson, triple champion du monde d’athlétisme, médaillé d’or aux derniers Jeux Olympiques, Dieu vivant des stades est donc le fruit de cela, le produit de cette sélection d’hommes par d’autres hommes, de ce commerce de la force humaine. De la traite des nègres. Il contemple ses cuisses massives, ses pectoraux impressionnants, ses jambes affûtées. Qui est-il ? Il a envie de vomir. « L’Amérique m’a tout donné ? Je lui dois ce que je suis ?… Fuck ! » Ses adversaires lui adressent de nouveaux coups d’œil incrédules. Il était intimement convaincu de s’être construit tout seul, au prix de milliers d’heures d’entraînement et de sacrifices, il aimait les Etats-Unis plus que tout pour ce qu’ils lui avaient offert, et voici qu’il réalise aujourd’hui qu’il est un étranger dans son propre pays. Qu’est-ce donc que cette nation qui s’est constituée sur le pillage et le trafic d’êtres humains ? Qu’a-t-il en commun avec ses habitants ? Pis encore, il réalise qu’il est un étranger pour lui-même. Il ne se connaît pas, il ne sait pas qui il est, d’où il vient. Il n’a pas d’histoire. Le vide sous ses pieds est vertigineux. Déraciné. Apatride. Etranger.

La bannière étoilée sur sa poitrine lui semble subitement obscène. Pourquoi honorer une nation qui l’a arraché à sa terre, qui a acheté ses parents comme du bétail et lui a menti pendant des années ? Il a un geste de répulsion. Il n’est pas de ce monde, de ce pays, de cette terre. L’Occident l’a berné. L’Amérique l’a mené en bateau. Ses racines sont ailleurs. Dans les haut-parleurs une voix nasillarde demande aux concurrents de se placer sur la ligne de départ. Doit-il participer à cette course ?... Des millions de paires d’yeux le fixent. Quelque chose en lui est en train de lever. Il a toujours plaint l’Afrique, continent miséreux, rebut de l’humanité, et pourtant à cet instant un je-ne-sais-quoi germe en son sein, une identité enfouie qu’il porte depuis sa naissance et qui se met à scintiller comme une flamme devant un tabernacle. Il vient donc de là, de ce sol aride, de cette couleur. L’Afrique martyre et généreuse, souffle et origine s’éveille en lui. Un fleuve peut prendre mille détours, il reliera toujours la source à l’estuaire. Il n’y a plus pour lui d’argent, de gloire ou de trophée, simplement la conscience d’appartenir à une histoire, de s’inscrire dans une lignée millénaire. Une goutte de pluie tombe sur son avant-bras. La foule fait silence.

Il baisse ses paupières une nouvelle fois et la sensation de vertige disparaît. Jeffrey s’approche, l’effleure du bout des doigts, le départ est imminent, il faut se décider. Il rouvre les yeux et embrasse les travées d’un regard circulaire. Il revoit son enfance dans le Ghetto de Philadelphie, ses amis, son confort chèrement acquis. Sa fierté aussi. Et il comprend. Mais quand il cale ses chaussures argentées dans les starting-blocks, c’est un autre paysage qui se réfléchit dans son regard, ce ne sont pas les cris d’encouragement des Américains qui se frayent un chemin jusqu’à son cœur mais ceux d’un peuple mis au ban de l’humanité. C’est un continent oublié qui bat dans sa poitrine et coule dans ses veines. Il pose ses doigts sur la piste, s’arc-boute, bande ses muscles. Et lorsque claque dans le ciel bas la détonation sèche du pistolet de starter, c’est avec une grâce nouvelle qu’il déploie son corps de félin souple et puissant et s’élance vers le soleil.

 




Prix spécial "Qualité de l'écriture : "AUX SOURCES DU FLEUVE ALPHEE" de Jean-Paul Vialard

Ce matin-là était un matin de printemps semblable à bien d’autres. Des gouttes de rosée brillaient à la pointe des herbes, la sève courait sous les écorces, les bourgeons s’apprêtaient à éclore. Le ciel était rosé du côté du Levant avec encore quelques teintes grises, et des écharpes de brume tapissaient les rives de la Leyre. Odin mit le sac de toile sur son dos après y avoir rangé La Géographie par l’Image et la Carte, livre qui ne s’éloignait jamais de lui à plus de deux coudées. Odin se passionnait aussi bien pour les atolls des îles Touamotou que pour les fjords de Norvège ou les polders des Pays-Bas, mais ce qui l’attirait le plus c’était la grande carte Vidal-Lablache qui trônait dans la salle de classe, tout près du pupitre de Monsieur Chaliès. Elle était magique cette carte de France avec ses montagnes qui faisaient des taches semblables à du pain brûlé, ses plaines d’herbe couleur de menthe, ses océans si clairs qu’on aurait pu y deviner les piquants des oursins et les filaments des étoiles de mer. Mais ce qui le fascinait le plus, c’était la carte avec les fleuves, les rivières. Ça le faisait penser à un grand corps d’argile qu’auraient parcouru des faisceaux de veines, d’artères, de capillaires, et il ne doutait point que cette carte fût douée de vie et qu’au profond de la nuit elle rejoignît les réseaux souterrains, les lacs, les océans à la courbure immense et ainsi jusqu’à la voûte des étoiles. Lorsqu’il entra en classe il eut la prémonition que cette journée serait marquée d’une pierre blanche, la Vidal-Lablache éclaboussait le mur de ses teintes pastel et le tableau maculé de craie portait en son milieu, calligraphié à la manière d’un savant et appliqué calame :

Leçon du jour : Fleuves et Rivières de France.

Chacun gagna sa place et Charles Chaliès, de sa belle voix grave qui faisait rouler les cailloux du gave : « Mes enfants, aujourd’hui nous allons naviguer, tels des radeaux, sur nos belles rivières ; alors ouvrez grand vos oreilles et vos yeux que je vois encore bien pris de sommeil ». Ce brave Chaliès ne craignait ni l’emphase ni la solennité de sa mission et tous savaient alors qu’un voyage allait commencer qui, longtemps encore, habiterait les mémoires. Chacun embarqua donc sur son radeau et commença la longue dérive qui le conduirait, de canaux en écluses, d’écluses en affluents jusqu’à la royauté du grand peuple des eaux. Odin, quant à lui, émerveillé par cette ode fluviale, se laissait aller à la symphonie des mots que Charles Chaliès égrenait avec ferveur, comme si de précieuses gemmes se fussent échappées de ses académiques lèvres. Odin savait qu’il lui fallait cueillir ces offrandes comme la lumière du jour et les mots le traversaient à la façon d’une brise subtile, et les lieux magiques habitaient sa peau, résonnaient dans les conques de ses oreilles, le parcouraient du dedans en de longues vibrations semblables à de l’écume. Il y avait en lui La Seine, le vent chargé de calcaire du Plateau de Langres, Paris, l’Ile de la Cité, l’Ile Saint-Louis, le Marché aux fleurs, l’estuaire à Honfleur large comme une mer ; il y avait le long cheminement de La Loire, la brise du Mont Gerbier des Joncs, la ligne grise et blanche du Forez, les Cévennes bleues aux entailles profondes, les îles de sable et de saules à Orléans, les châteaux majestueux des Rois, l’Océan aux flots immenses ; il y avait Le Fleuve Garonne, les roches sauvages du Val d’Aran, la chute dans le mystérieux Trou du Toro, le Port de la Bonaigua où couraient les chevaux, les briques rouges de Toulouse, les quais de pierre de Bordeaux, l’estuaire de La Gironde pareil à un lac de boue, l’Ile Verte, l’Ile Margaux, le grand peuple des oiseaux, les hérons, les aigrettes, les mouettes rieuses, les cabanes à carrelets, leurs hauts piquets plantés dans la vase, puis l’Océan, le grand large, l’obélisque blanc du phare de Cordouan, sa lanterne traversée d’air et de soleil ; il y avait Le Rhône surgi des glaces bleues du Saint-Gothard, le miroir du Léman pareil à une grande faucille couchée sous le ciel, Lyon et La Croix-Rousse, Le Mont-Blanc et son cône de neige, puis la coulée rapide vers le sud, la steppe de la Crau semée de galets usés, hérissée d’asphodèles et de bouquets de thym, la Camargue, ses galops de crinières blanches sous le vent, les robes luisantes des taureaux, la grande montagne de sel de Giraud , Port Saint-Louis et ses vols de flamants roses comme un nuage à l’horizon.

Il y avait en lui tous ces trajets lents ou rapides, ces chutes brusques, ces méandres, ces clapotis, ces îlots de sable aux flancs paresseux, ces barres rocheuses, ces hauts plateaux cernés de vent, les rideaux des peupliers, les larmes des saules, le coassement des grenouilles, la fuite argentée des truites, la procession oblique des écrevisses, les pertes d’eau dans les failles, les résurgences, les rives de mousse et de lichen, les parois de sable hautes comme des dunes, les vasières, les sols de tourbe, les calices blancs des nénuphars, la lame aiguë des flèches d’eau, les plumets roses des renouées, les quenouilles brunes des massettes avec leur doigt dirigé vers le ciel, il y avait les mosaïques de lumière des marais salants, les petits promontoires de sel, leur couleur de neige, leur crépitement sous le soleil entre les griffes de râteaux des paludiers ; il y avait tout cela et Odin savait depuis toujours qu’il devait garder comme un secret ces images, ces bruits, ces sensations. Un jour il les raconterait à ses enfants, à ses petits-enfants comme le faisait Monsieur Chaliès aux élèves émerveillés de la classe et Odin pensait que ses camarades eux aussi, sans en laisser rien paraître, dissimulaient dans quelque cachette minuscule ces trésors aussi indispensables que la vue, le toucher, et l’émerveillement qui habite si bien le monde des rêves. Et ce qui rassurait Odin plus que tout, c’est qu’il savait que ces fleuves étaient éternels, et qu’ils couleraient encore bien après que les hommes auraient déserté la Terre.

La leçon de géographie terminée, on dessina sur de grandes feuilles blanches la carte de France, les taches brunes des reliefs, les lacs verts des plaines, les eaux à peine bleutées des océans et d’un trait d’outre-mer foncé, les sinueux parcours des fleuves qui irriguaient la terre comme la pluie féconde les semailles. On rangea les feuilles sous les abattants de bois, on sortit en récréation, on joua à pousser des calots et des agates sur des chemins de poussière, on lut quelques vers de Sully Prud’homme, on rentra à la maison, on fit ses devoirs et on s’assit sur des bancs pour profiter des caresses douces du printemps. On fit tout cela, sauf Odin qui prit un panier d’osier, y mit quelques provisions et après en avoir averti sa Mère, se dirigea vers le bas du village où coulait la Leyre, petite rivière sans ambition qui faisait avancer son destin, goutte à goutte, entre champs et falaises sans que nul y prêtât attention. Cependant la Leyre cachait en de subtils contours quelques vrais coins de paradis que Grand-père William avait fait découvrir à son petit-fils, les jours de pêche, alors que l’aube coloriait à peine la cime des aulnes et que les villageois sommeillaient dans leurs couettes de plume. La Grève de Talbert était un de ces lieux remarquables quoique serti de silence et de modeste apparence.

Dans un coude de la rivière se trouvait une plage de gravier que le courant venait lécher de ses bulles claires et irisées comme des ballons de fête. Près de la berge opposée, un grand trou qui abritait gardons, ablettes et autres goujons. Odin en avait ferré plus d’un de sa gaule de bambou mais aujourd’hui il s’était seulement muni de son panier, ayant l’intention de réserver la grève à une collation et à quelques rêveries aquatiques. Car Odin, s’il était bon élève et appliqué à la tâche, n’en était pas moins un éternel rêveur que le vol d’une libellule pouvait entraîner à des lieues, jusqu’au faîte des nuages et parfois au-delà. Odin fit basculer le couvercle d’osier, prit une pomme qu’il croqua à belles dents - le suc cascadait dans sa gorge - grignota quelques galettes de sarrasin et se coucha à même les galets encore chauds du soleil qui les avait abreuvés. La Leyre chantait tout doucement et cela faisait un bruit de vent comme les flûtes indiennes au sommet des Andes. L’air était si doux, la nature si encline à l’imagination, qu’Odin s’endormit alors que le jour commençait à sombrer, éclairant d’un dernier feu les chatons des noisetiers. L’air battait alentour de ses palmes légères, disposant le corps de l’enfant au repos.

Bientôt un croissant de lune apparut à l’orient alors que la rivière murmurait à l’oreille d’Odin « Viens donc me rejoindre, Odin et faisons tous les deux le merveilleux voyage aux sources de l’Alphée. ». La Leyre n’avait pas fini de murmurer qu’Odin abandonna son lit de gravier pour la douceur des eaux. Il les sentit entourer ses jambes comme des lianes qui, sans tarder, s’insinuèrent en lui et son corps devint alors diaphane et aérien, à la manière des cirrus qui habillent les ciels légers de Bretagne. Il se sentit investi de mille gouttes pressées qui cascadaient vers l’aval, de tourbillons, de nuées, de longs filaments mêlés à l’humus, aux racines noires pareilles à des anguilles, aux tapis gorgés d’eau des mousses, aux balais aquatiques qui le faisaient songer à la caresse de doux éventails de plumes. Il passa sous des ponts, tourna sur des roues d’eau, longea des moulins, franchit des écluses, glissa le long de barques à l’étrave de goudron, puis son corps se divisa en de longues ramures, laissant la place à des îlots que peuplaient de grands oiseaux gris et blancs, des sternes au vol rapide, des aigrettes aux becs jaunes, leurs longues pattes semblables à des tiges de bois.

Longtemps il rôda parmi les roselières, se frayant un passage au milieu des joncs, frôlant les feuilles vertes des guimauves, leurs pétales blancs comme du talc ; il entendit les busards fendre l’air de leur voilure blanche et fauve ; il entendit le mugissement du butor étoilé ; il entendit les lames aiguës des faucheurs claquer dans les chaumes ; il sentit les plumets neiger sur sa peau humide, flotter au gré des courants que lui, Odin, dirigeait maintenant avec la science et la sagesse immémoriale des fleuves au long cours. Rien ne lui paraissait plus naturel que sa condition aquatique, au milieu des balais des roseaux, entouré des cris et des vols planés des oiseaux, leurs ailes gonflées pareilles aux voiles des goélettes. Depuis toujours Odin savait cela, cette grande sagesse des eaux, cette sorte de vérité liquide qui parcourait le monde des étangs, des lacs et des océans jusqu’au socle profond de la Terre. C’était comme si les milliers de petites vagues, les milliers d’écailles brillantes qui hérissaient la face des mers avaient voulu dire aux hommes quelque chose de mystérieux et de profond mais il n’y avait pas de mot, pas de phrase qui pût seulement approcher d’un souffle toute la richesse qui vivait, à leur insu, sous le miroir des eaux. Il y avait l’infini savoir des carpes des étangs aux ventres gonflés d’œufs ; il y avait toute la beauté des étoiles réfugiée dans les yeux aveugles des poissons lanternes, les chants de la terre résonnant dans les conques marines. Il y avait la nage rapide des ragondins qui poussaient l’eau de leurs pattes palmées et cela voulait dire l’impatience de la vie ; il y avait le long glissement des loutres dans les eaux vertes, tout à l’intérieur d’Odin, et cette fuite voulait parler du temps qui passe ; il y avait le sautillement des araignées d’eau sur la glace polie des étangs et l’on savait alors la fragilité des choses, leur texture si fine, semblable aux dômes des baudruches. Puis Odin sentit qu’il quittait le delta et ses marais gorgés d’eau et de vie, que son propre courant l’entraînait, malgré lui, vers l’amont. Il fut une large rivière verte et bleue que les barques des pêcheurs sillonnaient en tous sens ; il franchit des filets piquetés de poissons d’argent ; il frotta ses flancs à des quais de lave brune que des promeneurs longeaient en riant ; il passa sous un pont aux arches en ogive, des enfants y pêchaient éperlans et civettes au bout de tiges de sureau ; il franchit une écluse, devint un canal paresseux sous l’ombrage des platanes aux troncs vert-de-gris, à l’écorce ophidienne ; il prêta son dos à l’étrave des péniches, regarda sur le chemin de halage les allées et venues des robes estivales ; vit des peintres du dimanche avec leurs minces chevalets, des familles en chemise qui pique-niquaient ; il croisa des croisières, des rires, des éclats de voix ; il traversa une écluse de billots de bois, haute comme une tour qui cachait une eau basse entre des galets, une nature sauvage, bientôt des rives escarpées puis des torrents aux larges tourbillons que remontaient des saumons aux minces ocelles.

Dans un méandre de la rivière il lui sembla reconnaître Monsieur Chaliès lui-même, un carnet de croquis à la main, occupé à faire des esquisses, à noircir des pages au fusain, à y dessiner sans doute les grands arbres qu’il aimait tant : peupliers, aulnes aux troncs blancs, saules cendrés, bouleaux aux écorces luisantes, coudriers aux tiges droites parsemées de chatons. Mais Odin ne pouvait s’attarder et il crut entendre la voix où couraient des galets, lui dire « Dépêche-toi Odin, ton voyage n’est pas encore arrivé à son terme. La patience d’Alphée est grande et sa demeure toujours ouverte à ceux qui veulent, comme toi, percer ses secrets, mais il n’est jamais de bon augure de faire attendre les dieux, leur bonté fût-elle immense comme la voûte des cieux ! » Alors de son corps d’eau qui maintenant s’amenuisait, se contractait, Odin fit sortir une caravane d’ondes pressées qui se mirent à franchir d’étranges gorges, des roches escarpées, des verrous de pierre qui se dressaient contre le ciel. Le chemin s’inclinait brusquement à la verticale, sorte de gradin de basalte qui se lançait à l’assaut des nuages. Odin cambra ses reins dans un ultime effort pour franchir les degrés de la roche. L’eau jaillissait en écume d’une bouche d’ombre et il sut alors que cette épreuve serait la dernière, comme s’il se fût confronté à sa propre énigme. Il fut soudain au milieu d’une immense conque qui secrétait une lumière verdâtre, phosphorescente, se réverbérant sur des parois blanches de calcite. An centre d’un vaste amphithéâtre se dressait une fontaine. Une blonde Néréide répondant au doux nom d’Aréthuse, drapée dans des voiles bleus, s’y tenait dans une pose hiératique qu’on eût dite éternelle. De ses cheveux blonds tombait une pluie fine. A ses pieds de minces ruisselets parcouraient le sol en de longs fils cendrés. Odin ne pouvait détacher ses yeux des Filles de la Néréide qui s’égaillaient sur le basalte nu. Alors, du plus profond de la pierre, se fit entendre une voix qui emplit la caverne « Odin, mon fils, je suis Alphée, le dieu des Fleuves et des Rivières. N’as-tu donc point reconnu tes Sœurs, La Seine aux pieds légers ; La Loire aux hanches sinueuses ; La Garonne et sa taille menue, Rhône et sa danse rapide ? Odin, mon Fils, danse donc toi aussi et rejoins ensuite les tiens qui dorment les yeux ouverts au bord de la Rivière. Enseigne-leur les secrets de l’eau et, eux aussi, viendront un jour puiser aux sources de la sagesse ! ». Puis la voix regagna le silence lourd du basalte. Le soleil au travers des saules jouait sur les cailloux de la grève. Un rayon se posa sur la joue d’Odin, illumina ses cheveux. Il frotta ses yeux, s’étira. Il lui semblait revenir d’un long voyage, d’un très long voyage que sa mémoire avait oublié. Les maisons du village s’éclairaient sur la falaise. Il pensa qu’il était grand temps de rentrer. Avant d’aller en classe il ferait un dessin pour Monsieur Chaliès. Il y aurait des prés et des collines, des saules et des aulnes, de grandes plaines d’eau, de verts marécages, de blondes Néréides, le Fleuve Alphée aux doigts multiples, et au milieu, Grand-père William et son panier de pêche, Odin et ses rêves comme des nuages tout autour de la tête. Oui, assurément, le dessin plairait à son Maître. De cela il était sûr, comme du ciel si bleu, si pur qui courait d’un bout à l’autre de l’horizon à la manière d’un grand arc-en-ciel traversé de pluie.